Stéphane Nikiéma, un avenir autour du ring
Par Vincent Dao le lundi 18 juillet 2005
Stéphane Nikiéma, 40 ans, a effectué son dernier combat l’an dernier face à Mourad Sari. Grand champion, son palmarès est de 87 combats à son actif pour 67 victoires dont 35 KO, 18 défaites et 2 nuls et il a remporté les titres de champion de France, d’Europe, du Monde et même la ceinture du Lumpinee. Nous l’avons interviewé afin qu’il nous parle de son parcours et de sa vision du Muaythaï actuellement.Muaythaitv : Bonjour Stéphane, peux-tu nous parler du club de tes débuts, de ton entraîneur ?
Stéphane Nikiéma : Bonjour. J’ai commencé en 83 au Belloni gym. Avant je faisais du viet vo dao où je n’étais pas très doué. Comme au début des années 80 on commençait à parler de boxe thaïe je suis allé au Belloni Gym qui se trouvait à Montreuil qui était près de chez moi vu que j’étais à Rosny sous bois. C’était l’un des plus grands clubs à cette époque : il y avait Philippe CANTAMESSI, François KAPLER, Jaïd, Patrick BRIZON…c’était les premiers Français à aller boxer en Thaïlande en 82-83. Et puis il y avait la personnalité de Gilles BELLONI qui a fait beaucoup pour la boxe thaïe au même titre que PASCHY, BRIZON… Je me suis aperçu qu’en mettant un short et en tapant sur un sac ou des gens, ça passait bien. Mon évolution a été rapide puisqu’au bout de 5 combats je suis devenu champion de France.
Te souviens-tu de ton premier combat ?
C’était en 1983, c’était un élève de Kouider. A la fin du combat, en rentrant dans le vestiaire je me suis dit j’arrête car j’avais trop mal aux jambes, je n’arrivais pas à respirer. Et puis en fin de compte on s’aperçoit que c’est le premier combat le plus dur. J’ai remporté le combat par arrêt de l’arbitre à la troisième reprise.
As-tu une technique préférée ?Oui, les genoux. C’est quelque chose qui part bien surtout avec mes grandes jambes. Vu ma morphologie, les genoux et les coudes sortaient tous seuls avec les jambes ou les poings. J’aimais aussi beaucoup le corps à corps. Lors de mes années en Thaïlande, et sans vouloir me vanter, c’est moi qui entraînais les champions tel que Robert KENORASING, Somlak KHAMSING avant d’être champion olympique de boxe anglaise. Il faisait appelle à moi avant un combat car avec ma taille, ils avaient du mal à me bouger…
Quels combats t’ont le plus marqués ?Il y en a beaucoup : le premier en Thaïlande en 1989 contre Turbo KIETISAK (classé n°4) en direct à la télé au Sam Long (Ndlr stadium thaïlandais). J’ai gagné aux points. Il y a 17 ans c’était dur de gagner aux points là-bas. Il y a eu Somsong que j’ai rencontré 2 fois, il était au top de sa carrière, il y a aussi KRONGSAK, CHANGPUEK. J’ai beaucoup de référence avec des boxeurs thaïs car ils étaient assez réputés. Au niveau européen il y a Orlando WIET (en photos ci contre) entre autres. Les combats que je faisais à la frontière du Laos étaient d’une intensité extraordinaire : j’étais le seul black là-bas devant 2000 personnes, gagner dans ces conditions m’a rendu très heureux. Je pense que se sont mes meilleurs combats en Thaïlande.
Peux-tu nous parler des raisons qui t’ont poussé à aller en Thaïlande ?
En 1986, Belloni a arrêté après le gala de la porte de Versailles. Donc comme je n’avais plus de club, j’ai pris mon sac et je suis parti en Thaïlande. En arrivant dans le camp (le Joky Gym), comme je n’étais jamais sorti de mon quartier j’ai eu un choc culturel. Je me suis aperçu que les Thaïs étaient très ouverts et que comme on dit ils sourient beaucoup. Je me suis rapidement bien entendu avec tout le monde : les entraîneurs, les boxeurs…J’ai commencé à apprendre la langue avec eux et comme j’ai appris le thaï dans le camp j’ai appris le langage de la rue.
Quel adversaire as-tu le plus rencontré ?
En trois ans, j’ai rencontré 4 fois Kengkai SOR VORAPIN. C’était un combattant dur et doué. Au final il y a eu 1 victoire (par KO en 1998 à Marseille), 2 défaites (ndlr : dont une à Paris qui a valu à Stéphane 15 points de suture au front), un nul. Mais comme j’ai remporté la dernière rencontre je suis content.
Quels sont tes objectifs ?
Comme ma carrière est finie, mon objectif serait plus proche de ce que j’ai fait cette année où je me suis occupé de Jérôme LE BANNER. Donc mon objectif serait de travailler dans le Muaythaï. Vu que je connais des gens en Thaïlande et au Japon, je m’occuperais bien de boxeurs pour développer leurs capacités. Je pense que depuis une dizaine d’année le niveau en France stagne : il y a un sportif qui sort tout les 10 ans : aujourd’hui il y a Farid VILLAUME, Karim SAADA, Farid KHIDER, SKARBOWSKI qui est surtout en Thaïlande. La boxe thaïe est en plein développement. Quand on voit le K-1, le S-1, le A-1, le M-1 je me dis qu’il faut des teams performantes pour faire revenir la France derrière la Thaïlande. Il faudrait revenir comme il y a 10 ans où l’on avait 10-15 champions de niveau égal. Il y a eu un plongeon mais je pense que cela va remonter.
En parlant d’évolution, as-tu noter une différence dans le style de boxe des Nak Muay au fil du temps ?
Avant je dirais qu’on boxait avec les coudes sans les protections. Donc c’était différent, on devait toujours travailler les coudes comme les genoux car c’était une des armes de la boxe thaïe. Maintenant avec les protections, qui sont une bonne chose, c’est différent même si on arrive toujours à ouvrir les gens. Et puis le plus important c’est la santé des boxeurs. L’évolution va se faire en continuant cette politique visant à conserver la santé du boxeur et en développant quelque chose pour des boxeurs de haut niveau qui veulent boxer à l’étranger. Car certains ont le niveau pour boxer contre les meilleurs Thaïlandais et je pense que c’est vers ce chemin là qu’il faut aller, pour voir s’il y a quelque chose d’intéressant à faire.
L’avenir se situe dans un plus grand professionnalisme tout en gardant un gros côté amateur, pour un développement de tous.
Le Muay est ouvert à tous, ce n’est pas qu’un sport pour les boxeurs qui veulent être professionnels. Il ne faut pas que les jeunes pensent qu’ils vont faire du Muaythaï, qu’ils vont devenir champions, faire de l’argent…Tout ça c’est terminé. Il faut avancer vu que ce sport est en développement.
Qu’est-ce qui te satisfaisait le plus dans la boxe ?
Ce n’était ni gagner ni perdre, j’aurais aimé avoir 85 matches nuls. Je plaisante. Je suis quelqu’un de réservé et timide. Donc j’avais de l’énergie à revendre et en allant à la salle je me défoulais et rentrais crevé chez moi. La boxe m’a permis d’éviter certaines tentations par rapport à tous les copains de mon âge.
Quel est ton meilleur souvenir de Nak Muay ?
C’était dans ma petite chambre, dans mon bâtiment avec les Thaïs, mon ventilateur et parfois la télé. Je me réveillais à 5 heures pour aller courir. J’ai plein de souvenirs mais celui d’être dans le camp avec les autres, avec les cafards, à manger avec les mains est un très bon souvenir. Ce sont mes voyages en Thaïlande qui m’ont marqué en règle général : l’ensemble entre la vie dans le camp et les combats. Je boxais pour pouvoir me payer un billet d’avion et aller dans le camp. Même maintenant quand j’y retourne, je retrouve les boxeurs de mon époque et on va manger ensemble, on se remémore les souvenirs etc…Et je retrouve les endroits où je vivais. Plus que le sport c’est la découverte d’une autre culture qui m’a le plus marqué.
Quels sont les titres que tu as remportés ?J’ai été trois fois champion de France, trois fois champion d’Europe, trois fois champion du monde plus le titre de WPKN qui est un titre européen. Plus le titre du Lumpinee que je n’ai pas obtenu pour diverses raisons, la principale étant que 2 ceintures ne pouvaient pas sortir en même temps du pays et comme Mourad Sari a combattu avant moi, c’est lui qui a eu le droit de l’avoir. J’ai gagné par KO mais ils ont dit qu’il y avait eu un Lom Muay c'est-à-dire que le boxeur aurait été payé pour perdre ce qui est aberrant et impossible. En plus je l’avais déjà boxé quelques mois auparavant et je lui avais fait très mal. Le seul titre au monde que tout le monde voudrait avoir c’est une ceinture du Radja ou du Lumpinee. Il n’y en a que 2 ou 3 qui sont sortis en 50 ans, Fujiwara y’a 30 ans et Mourad Sari. Cette ceinture était le rêve de ma vie. Je l’ai gagné mais je ne l’ai pas eu. C’est mon plus mauvais souvenir, cela m’a empêché de dormir durant pas mal de nuits. J’avais fait des sacrifices énormes pour l’avoir. En 1999, je suis descendu en dessous des 67 kg alors que quelques années avant je boxais en 76-77 kg. Pour 66 kg alors que je fais 1m88, j’ai dû manger du riz bouillit pendant un moment.
Y-a-t-il des Nak Muay qui sont devenus tes amis à force de les côtoyer ?
Oui, on est dans un milieu où l’on voit souvent des gens. Parmi les anciens : SCALP, DIDA, PRESTIA, CANTAMISI. On est toujours resté des copains, je ne dirai pas amis, on ne se voit pas tous les mois. Mais dans le milieu, tout le monde se connaît et se fréquente. Il est vrai qu’il y a quelques animosité entre 2-3 boxeurs, c’est normal c’est comme dans les autres sports. Mais généralement quand on se revoit, on se fait la bise, on est bien en groupe.
En parlant d’anciens, qu’as-tu ressenti de monter sur le ring de Thiais le 7 mai en étant entouré de tous ces anciens champions ?
Ca fait plaisir car cela faisait longtemps que nous n’avions pas retrouvé autant d’anciens champions lors d’une réunion sur un ring. Ça m’a refait penser aux anciens galas où tout le monde se réunissait. Ce qui m’a fait plaisir c’est qu’après tant d’années y’a quand même des jeunes de 17, 18 ans qui viennent me voir pour des photos, autographes…ça fait plaisir de voir que les boxeurs qui ont laissés une bonne image sont toujours appréciés.
Quels sont pour toi les meilleurs Nak Muay actuels en Thaïlande et France ?
En Thaïlande le top du top c’est Sengchai SOR KRAMSING (61-64 kg). Et je ne dis pas ça car il est du Joky gym mais plus personne ne veut le rencontrer maintenant. Il y a beaucoup de champions qui sortent là-bas : BUAKAW et KAOKLAI que j’ai connu avant qu’ils soient au K-1. D’ailleurs Kaoklai qui était dans mon camp, allait me chercher mes jus d’orange etc…
Il y a quelques stars aussi dans le K-1 comme BONJASKY, Le Banner…
En France on a des grands boxeurs que j’ai cités plus haut : Saada, Khider, Villaume et y’a les anciens comme MULLER, BENHADJ mais je dirais qu’il y a moins de bons boxeurs qu’avant.
Peux-tu nous parler de ton dernier combat contre Mourad SARI où tu n’étais pas au meilleur de ta forme.
Non je n’étais pas au meilleur de ma forme, j’avais arrêté la boxe depuis 4 ans. J’avais 39 ans, avec un mois d’entraînement qui plus est dans une discipline qui n’était pas la mienne, le kick boxing. Donc je n’avais plus aucun automatisme, de temps en temps je voulais sortir les genoux, la précision n’était plus là. Je me suis aperçu qu’on ne peut pas rattraper le temps, physiquement le corps ne suit plus. J’aurais aimé faire ce combat en Muaythaï où le résultat aurait peut être été différent. Mais je ne regrette pas d’avoir fait ce combat.
Ta notoriété de Nak Muay t’a-t-elle ouverte des portes ?
Bien sûr et il y en a pleins que je n’ai pas franchies. C’est le destin, le caractère de l’individu. Grâce à la boxe j’ai connu 20 très belles années. Maintenant c’est à moi de trouver quelques chose qui me permettent de m’épanouir et de me servir de tout ce que j’ai emmagasiné.
Concrètement on m’appelle pour ouvrir des salles, on m’a appelé pour m’occuper d’un des meilleurs boxeurs du K-1. Ils m’ont contacté car ils savaient que j’avais des capacités d’entraîneur. Cela m’a permis de comprendre que j’avais des possibilités de rester dans cette voie car c’est la seule que je connaisse, même si je suis paysagiste de formation.
Te vois-tu ouvrir un club pour t’occuper des jeunes ?
Il y a 2-3 ans j’avais repris la section boxe thaïe de Krongsak au temple des arts martiaux. Au départ il y avait 10 élèves et à la fin il y avait 80-90. J’aime beaucoup donner des cours, certains champions ont du mal à être pédagogue moi j’ai la chance depuis mes 20 ans d’être attiré par l’entraînement, la formation…En reprenant la section de Krongsak je me suis aperçu que ce n’était peut être pas ça que je recherchais : je donne beaucoup et je ne reçois peut être pas assez. Là on doit me proposer d’entraîner 5 champions confirmés et j’espère que cela va se faire à la rentrée.
T’occuper de professionnels, est-ce une façon de revivre les sensations du ring ?
J’ai fait une bonne carrière, donc si je dois apporter quelque chose à des boxeurs techniquement ou moralement ça sera plus pour eux. Je ne me projette pas en eux. Je veux plus leur apporter des techniques qu’ils ne connaissent pas et voir gagner un combattant avec une technique je lui ai appris me fera plaisir. Mais je suis très sévère à l’entraînement donc il me faut des résultats.
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Propos recueillis par Vincent Dao

























