Quand le Muaythai combat pour la vie
Par Michel Lecorre le mardi 11 avril 2017
Je vous propose de regarder notre art martial à travers le prisme de l'amitié, celle de deux petits chevaliers du muay thaï : Morgan et Valentin.
Morgan a dix ans, c'est un mordu, un fou de boxe thaï. Il habite la région des Hauts-de-France, s’entraîne au club de la ville de Morbecque, chez les Ducroquet père et fils. Morgan s’y rend en moyenne quatre fois par semaine, insiste auprès de sa mère pour arriver à la salle au moins un quart d'heure en avance, pour être certain de ne jamais être en retard. Motivé et attentif, il applique aux paos les consignes à la lettre, tout en apportant d'ores et déjà ses touches personnelles. Par exemple il lance un middle avec un décalage, technique qu'il a observée la veille sur une vidéo. Il retombe toujours sur ses appuis, il a acquis la démarche féline des nak muay sur un ring. Son ami Valentin était présent ce soir à la salle, mais se sentait un peu trop fatigué pour pouvoir s'entraîner.
L’INCROYABLE CHAMBRE DE MORGAN
Incroyable, c’est le mot, le plafond et les murs de sa chambre sont couverts de posters de muay thaï. Son lit est en hauteur, avec son bureau au-dessous, chaque soir ce gosse s'endort avec son nounours, tout en regardant BUAKAW qui le conduit vers des KO de rêve. Sa chambre est couverte d’affiches de galas, de photos de Fabio PINCA, Bobo SACKO, Jimmy VIENOT, Raphael LLODRA, Dany BILL... et bien d'autres.
Nos champions français connaissent leur importance dans le cœur des fans de muay thaï, mais savent-ils que des gamins les prennent en modèle pour tout ce qu'ils sont ? Par exemple, Morgan dit: "Vu toutes les fautes que fait mon boxeur français préféré lorsqu'il écrit sur facebook, si je deviens un grand champion, j'arriverai bien à m'en sortir, même si je ne travaille pas à l'école." Depuis la cuisine, la maman de Morgan lui répond que même si l'école n'est pas toujours au rendez-vous pour épanouir les élèves, gâcher ses capacités est un mauvais choix. Un bon nak muay ne doit-il pas savoir varier sa boxe ? Aimer apprendre pour être plein de ressources ?
Sur le mur, grandeur nature, gants de boxe sur les poings, Mohamed ALI regarde vers le sol, toise un adversaire probablement à terre. Sur le short blanc à bandes noires du roi de la boxe, je remarque un autographe, je m'approche et déchiffre YODSANKLAI. Je me tourne vers les garçonnets pour leur dire: "Vous écrivez vous-même vos rêves sur les murs de vos chambres les gars !" Je vois les yeux de Morgan s'ouvrir grand, un sourire espiègle s'installer durablement sur le visage de Valentin, ils me disent en chœur : "Ce n'est pas une blague, Yod est venu ici, chez nous."
Sur le téléphone de sa mère, Morgan me montre une vidéo. Ici même, à Hazebrouck, emmené par Julien Gilles, le Thaïlandais est bien venu les rencontrer en personne et leur tenir les paos. Sur l'écran, je constate que Morgan doit encore améliorer sa garde, cependant son jeu de jambe est exceptionnel pour son âge, puissant, efficace, rapide. Yod ira même jusqu'à proposer d'emmener Morgan avec lui en Thaïlande, le prendre en charge et l'entraîner. Bien sûr, pour sa maman ce n'est pas envisageable, il est encore si jeune, puis Morgan affirme : jamais sans Valentin ! Au départ, était-ce une boutade de la part de Yod, en effet, des tas gosses ailleurs en France ont aussi de grandes qualités pugilistiques. Mais Yod a peut-être senti quelque chose d'intérieur chez Morgan, son désir absolu de se battre, la rage, la ou les blessures qu'il transforme en lutte, en combat. Morgan porte un brassard lorsqu'il boxe en assaut, où l’on peut lire: « Valentin dit non au cancer. »
Yod n'était pas venu pour Morgan, mais pour rencontrer un autre petit chevalier, Valentin, qui combat pour sa vie. Ce petit bonhomme de douze ans a débuté la boxe il y a un an. Au début, il pensait que c'était un sport où on l’aurait mal accepté, violent, et qu'on se moquerait de lui par ce qu'il n'est pas costaud, pas toujours adroit au début. Mais en suivant son meilleur ami, et aussi bien encadré par Steven et Jordan Ducroquet, il s'est senti à l'aise, accueilli. Ses entraîneurs lui ont démontré que notre sport est un art martial, c'est à dire qu'il demande un investissement total lorsqu'on veut atteindre les sommets, et qu’à la fois il avait des valeurs de respect et d'honneur fondamentales, qu’il se nourrissait des différences de chaque nak muay, donc que lui, Valentin, y trouverait pleinement sa place.
Valentin est un garçon qui n'est pas tête en l'air, mais qui a très souvent les yeux dans les étoiles, il est éveillé dans les domaines de l'astronomie, de l'informatique, il voudrait devenir architecte, c'est un très bon élève en classe, sa moyenne générale tourne autour de 17/20. Depuis toujours, il a bon cœur, il est curieux, ne se laisse pas abattre, on sent en lui une grande sensibilité. Son pote Morgan a eu le cœur serré, il a pleuré seul dans sa chambre, lorsqu'il a su pour son ami. Leur amitié dit aussi stop à la bêtise, vous le verrez plus loin. Celle entre Morgan et Valentin a déjà plusieurs années, elle s'est renforcée jour après jour dans l'altérité, la cupidité et la jalousie semblent n’avoir aucune emprise sur eux. Morgan est toujours souriant, va au contact, c'est un gaillard, tandis que Valentin a toujours été plus frêle, timide, il se cache derrière ses ours, ses miniatures motos, ses lunettes, mais dès que la confiance s'installe alors on découvre un jeune pétillant de vie. Sa richesse ? Sa force d’esprit, il ne lâche rien. On devine un enfant intellectuellement précoce depuis le départ. Son médecin avait voulu lui cacher sa leucémie, mais il avait déjà compris et coupa l'herbe sous le pied du professeur de médecine en lui répondant en substance : "Ne me racontez pas d'histoires s'il vous plait, je sais ce qui m'arrive".
UN TOUR CHEZ VALENTIN
Valentin me montre sa chambre, sur une étagère de sa petite bibliothèque, des casquettes de moto par dizaines, il les visse sur sa tête l'une après l'autre, il est drôle, passionné, la moto c'est aussi un de ses rêves, il sait que c'est un moyen d'évasion, comprend sans pouvoir le formuler que le deux-roues, avec le muay thaï, pourraient avoir une forme initiatique dans son passage entre le petit garçon qu'il est encore et l'adulte, l'homme qu'il deviendra. Cependant, il a encore peur d’aller au-delà du miroir. Valentin est déjà monté sur différentes cylindrées, sans en faire bien entendu, ni même pour une ballade derrière un motard. Bien entendu de son côté Morgan a déjà sa mini moto, presque tous les dimanches il la chevauche. Pour lui, aucune importance, Valentin se lancera quand il sera prêt. Depuis que son ami est malade, ne peut plus aller au collège, Morgan vient le voir chaque midi, chaque soir et l’amène avec lui se promener dans le quartier. Comme je vous l’avais dit plus haut, leur amitié lutte à la fois contre la bêtise, ils n’ont que faire de ces jeunes imbéciles, ces grands de 15 ans, sur leur vélo, au passage, qui se sont moqués de Valentin parce qu’il n’a plus de cheveux pour le moment, à cause de sa chimio. Nos deux chevaliers muay thaï sont bien au-dessus de ces poltrons.
Yod était venu à Hazebrouck pour rencontrer Valentin, à qui il a tenu les paos avec énormément de gentillesse, sans chercher de l'intérêt pour sa renommée. La langue est différente entre Yod et Valentin, mais pas leur langage. Lorsque j'ai regardé la vidéo, c'est ceci que j'ai entendu venir du cœur et des tripes d'un véritable et grand champion de boxe :
Frappe petit bonhomme, frappe
Expulse ta rage, ta colère
Observe, décale, remise,
Tu es fort
Tu as été touché ? Ce n'est pas grave
Je t'apprends,
Et tu te relèves
Tu esquives, puis tu cognes,
Enchaîne,
Regarde, tu as touché,
Tu es un guerrier,
Tu écris avec ta tête, tes poings et tes jambes ton combat,
Baisse pas ta garde, avance la tête haute, ne crains jamais les poltrons
Tu es déjà notre champion,
Donne et rends coup pour coup.
J'ai envie que tu vives,
Frappe petit bonhomme, frappe
Ce qui se dégage de Valentin et Morgan est universel, leur amitié nous ramène à notre propre enfance, puis vers trois concepts indissociables, précisément nos interrogations autour de la vie, de la mort et de l’amour, les gamins aussi se posent ces questions-là. Lorsqu’on les écoute, que l’on cherche à savoir qui ils sont, ces deux petits chevaliers muay thaï nous délivrent un message personnel à chacun d’entre nous, quels que soient nos convictions. Ils sont déjà des guerriers, des nak muay à part entière.


























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