Jo Prestia
du ring aux planches de la scène.
Par Thibaut Machu le vendredi 03 mars 2006
Jo Prestia m’avait donné rendez-vous au théâtre de l’Atelier, devant l’entrée des artistes. Dans sa silhouette carrée, malgré son bonnet surla tête pour se protéger de l’air humide, je l’ai reconnu de suite. Avec la démarche déterminée du boxeur, il s’avançait vers moi. Une poignée de main, puis je l’ai suivi...Dans sa loge, j’ai demandé à Jo comment et pourquoi est-il devenu acteur ?
« Ce n’est pas un hasard ! » m’a-t-il répondu.
C’est un choix de sa part, il a travaillé et travaille toujours encore de manière intensive le jeu dramatique, tel un boxeur allant chaque jour s’entraîner à la salle pour décrocher des ceintures.
Après sa grande carrière de boxeur, entre autre, trois fois champions du monde en 90, 92 et 93, il a donc pris des cours de théâtre, notamment chez Jacques Waltzer qui enseigne selon les méthodes de l’Actor Studio. Benoît Magimel, élève chez le même professeur, lui a fait lire le scénario de « La vie rêvée des anges » d’Eric Zonca en l’incitant à se présenter au casting. Il s’y rend, l’essai est négatif avec l’assistant dans un premier temps, Zonca regarde les bandes à son tour et propose de suite le rôle à Jo, c’était en 1998. Il enchaîne la même année un autre projet avec ce réalisateur : Voleur « le Petit », à la fois comme acteur et conseiller technique pour le Muay thaï, sport omniprésent dans le film. Depuis, Jo a à son actif une bonne vingtaine de longs métrages et déjà deux pièces de théâtre.
Une question me tenait à cœur : « Le traque est-il le même avant de monter sur un ring ou sur une scène ? »Pour Jo : « rien ne vaut l’intensité des émotions que tu ressens au moment où l’arbitre te lève le bras pour montrer que tu as gagné, et cela que tu te trouves dans ta ville, à Hong Kong ou ailleurs dans le monde. »
Le regard clair de Jo Prestia est sympathique et transperçant, il sait où il veut aller, et on le sent complètement à l’écoute de ce que vous lui racontez.
Pour lui, les principaux points communs entre la boxe et la scène sont justement : l’écoute, l’observation de l’autre, la mémoire sensorielle. Bien entendu, sur les planches, comme en tournage, il ressent beaucoup d’émotions et éprouve énormément de plaisir à faire ce métier.
J’ai quitté Jo et je suis allé regarder la pièce, Caligula d’après Albert Camus.
Les acteurs nous servent un texte parfaitement maîtrisé et intelligible, pas une seule fois récité. Jo m’avait prévenu qu’il avait « un petit rôle dans une grande pièce », celui de Mucius, un sénateur. Il est vrai qu’il n’a pas beaucoup de texte à dire, mais à chaque fois, il donne très bien ses répliques, sa présence sur scène est incontestable, on le remarque, il dégage une réelle énergie.
La mise en scène de Charles Berling (également acteur qu’on avait découvert dans l’excellent film : Nettoyage à sec) semble effleurer d’un doigt sincère, l’univers cruel du Salo de Pasolini, c’est un peu le texte de Camus qui le demande aussi ! Je ne me suis pas ennuyé une seconde durant les 2h15 que dure le spectacle, le timing de leur mis en scène est rapide et soutenu, comme un vrai combat de boxe. Une réplique m’a interpellé, elle n’est pas été prononcée par Jo, mais elle m’a mis en tête l’image de deux Nak Muays sur un ring quand je l’ai entendu, voici la teneur de cette métaphore :
Caligula
… Cherea, crois-tu que deux hommes dont l’âme et la fierté sont égales peuvent, au moins une fois dans leur vie, se parler de tout leur cœur, comme si ils étaient nus l’un devant l’autre, dépouillés des préjugés, des intérêts particuliers et des mensonges dont ils vivent ?
Cherea
Je pense que cela est possible, Caïus. Mais je crois que tu en es incapable.
Caligula
Tu as raison. Je voulais seulement savoir si tu pensais comme moi. Couvrons nous donc de masques. Utilisons nos mensonges. Parlons comme on se bat, couverts jusqu’à la garde…
Sur une scène, comme sur un ring, n’y est-on pas à armes égales ? Quelque part à nu et sans la possibilité de tricher. La quête vers « La vie heureuse » comme la définissait Sénèque (philosophe Romain) ou tel que nous cherchons à nous la construire n’est-elle pas un sport de combat ?
Caligula d’après Albert Camus, mis en scène der Charles Berling au théâtre de l’atelier 1, place Charles Dullin 75018 Paris. Tel : 01 46 06 49 24. Jusqu’en Juin 2006.
Michel LECORRE

























