Jimmy VIENOT
Episode 1 : L'appel du Muaythai
Par Michel Lecorre le lundi 25 août 2014
Dans la continuité de notre série « Au coeur des nak muay », voici le premier épisode du portrait consacré à Jimmy VIENOT.
L'appel du Muay Thaï
Je n'accepte pas qu'on soit devant moi
"Au bahut, si motivé, j'étais le premier à la course. J'analysais le meilleur en quelques regards, je me concentrais, ne voyais que lui. Grand et maigre, je prenais mes jambes pour des cannes de serins, à peine si je voulais porter des shorts, mais j'ai vite découvert qu'elles sont de véritables nerfs et muscles de guépard, tout comme mes bras, ça je le découvrirai plus tard.
J'ai 13 ans, je cours à la même allure que les meilleurs coureurs de la classe, puis lorsqu'ils commencent à fatiguer j'accélère, les laisse revenir un peu, enfin fonce de plus belle pour arriver le premier. Un autre jour, l'un d'eux a même la langue pendue sur le coin de sa bouche, parce qu'il cherche à me poursuivre, je l'épuise mentalement et physiquement autant que je me dépasse moi-même, j'adore ce jeu là. Je n'ai pas été le premier tout de suite, seulement je n'ai pas cessé de m'améliorer et j'y suis parvenu.
Le matin, j'écoute parfois M Pokora, Génération Goldman, j'irais au bout des mes rêves, envole moi, envole moi. J'aime cette musique française là qui me va droit au coeur, auprès de moi des gens pensent très fort que mes goûts en musique sont ringards, j'écoute ce que je kife, point, « nobody manage my life! » Je dois aller au bahut chaque jour de la semaine, la rage au coeur et les noeuds au ventre, je n'ai aucune motivation pour l'école où je n'arrive pas à rester assis sur leur chaise, alors il m'est nécessaire de me donner du courage en écoutant les chansons que j'aime. Je suis pressé, pressé de vivre, quitter l'ennui pour aller attraper mon rêve, je n'en ai qu'un seul. Muay Thaï. J'inquiète ma mère, je ne le veux pas, aucun son ne sors de ma bouche, mais mes yeux lui disent « fais moi confiance », elle m'entend, mais elle a le trac, plus que moi, différemment de moi.
J'ai 14 ans, départ pour suivre ma famille à Montpellier. Gennevilliers, le parc des Princes, j'aime mais j'aimerais autant le reflet du soleil sur les manèges de la Place de la Comédie, les odeurs d'embruns portées par le Mistral, vent du sud, version originale. Vent du sud contre lequel mes poings, mes coudes et mes genoux vont s'endurcir. J'avais bien aimé le judo, mais il me manquait quelque chose pour laisser mon corps, ma tête et mes tripes s'accorder. Le Muay m'attire, en aucun cas je résiste à cet appel. Un soir, je pousse la porte du club Puissance Thaï 34. le feeling est immédiat avec les autres nak muay Ahmed MOUTFI, Ismaël BOURNASSER, Daniel MANZONI, mais surtout avec l'entraîneur Dédé THIBAUT. J'ai de suite confiance en lui et je décide d'appliquer à la lettre tout son enseignement, il ne commet pas de faux pas envers moi pas parce qu'il est clair, ne cherche pas à me façonner à son image, il m'épaule, m'amène vers le nak muay que je veux devenir. Je le respecte. Je passe mon temps au Puissance Thaï 34, je trouve une famille. A présent, je marche, regard comme un nak muay, tout le temps. A la salle, j'esquive, je contre, KHAO, MAT, TEI, je découvre l'éventail, toute la richesse de cet art martial. Je deviens calme dans la vie, mais bondit comme un tigre à la seconde où il faut passer à l'action.
J'ai 16 ans, premiers fights, championnat régional Languedoc Roussillon, deux combats dans la journée. Je ne tiens pas en place, stresse comme un coyote, Dédé dit quelques mots et je me raisonne, me concentre, j'écoute. Me voilà parti au combat, TEI KHAA jambe arrière, mon adversaire tombe, il a mal, il ne l'a pas vu à temps, pas su le bloquer. La tension à l'intérieur de moi a pris l'essentiel de mon énergie en réalité, je dois vraiment apprendre à me contrôler, je vais y parvenir, c'est à ma portée. Je gagne, et bien, ce championnat.
16ans. Je suis excité, je prends l'avion pour aller en Thaïlande.
Je m'entraîne au MAX SPORT GYM de Bangkok, chez M. ADAM. Réveil à 6 h pour un footing d'une heure, puis entraînement à la salle (sacs, paos et corps à corps) pendant deux heures, et après douche, premier repas de la journée, mon ventre gargouillait, les fruits, le riz, les nouilles, j'adore. Vient ensuite la sieste, réveil à 15h, une heure de footing, on transpire, on filtre la pollution de BKK à travers nos poumons, mais je m'en tape, retour au camp, l'entraînement nous fait recracher les mauvaises poussières, mes poumons vont restés roses, fin à 18h30. Bonne douche, dernier repas de la journée, il est 19h30. Petite partie de jeux, rigolade avec les potes que je me suis fait et Morphée m'emporte dès 22h. Le plus dur au camp, c'est de tenir sur la longueur du stage, gérer sa fatigue, repartir au charbon, même quand on n'en a pas envie. Mais ça me va. Je n'ai jamais voulu dire stoppe.
Voici mon deuxième combat en Thaïlande pour le Max Sport Gym, je suis le challenger, personne ne me connait. Mon gant de cuir est emboité sur la corde la plus haute du ring, j'avance sur le bon rail, lentement je m'incline au quatre coins, tapote trois fois les protections de mousse à chaque fois. Arrivé dans mon coin bleu, je me retourne et demande à mon soigneur: « Ola Dimé, me suis pas trompé ? » Je tente de dissoudre mon trac dans cette question, histoire de ne plus y penser, mais c'est en vain, j'ai une boule au ventre qui ne part pas. Sa main me pousse vers le centre de la surface de combat, où l'arbitre donne ces dernières recommandations, saloperie de boule au ventre. Je reviens vers Dimé, ma tête entre ses mains, véritable geste attentionné, j'incline ma tête, ses doigts en guise de communion solennelle sur mon front, il ôte le monkong bleu et blanc qui cerclait mon crâne, mon visage exprime ma timidité, mon appréhension, mon respect, ma joie, tout à la fois dans un sourire des plus simples, sans fioriture ou excès. Ma boule au ventre est partie, je me sens très bien, prêt. Cette seconde d'intimité pure au milieu d'une foule qui vous observe vaut tout l'or du monde, seuls les boxeurs semblent la recevoir. Je ne peux expliquer ces sentiments, mais c'est ainsi que je le vie. Dimé me porte à la bouche le protège-dents et je pars au combat, fixe mon adversaire sans regarder dans le rétroviseur, mais j'ai les oreilles aussi ouvertes que mes yeux. YEK ! J'observe, esquive sa première jambe, il bloque ma première attaque, on ne s'observe pas très longtemps, je profite un maximum de mon allonge, je le sape aux jambes et il tombe sur mes TEI KHAA, je le malmène aussi au visage, TEI KAN KRO. Je le cloue dans les cordes, esquive son JAB par un revers brutal de mon gant, je décale, il se tourne de profil et je le balaye, il chute à nouveau. Je veux gagner, abréger. TEI KAN KRO, il vacille, je sape toujours en jambes, mon adversaire tombe et se met sur le côté, directement en position latérale de sécurité, il est sonné, épuisé. Je retourne vers mon coin en levant mes deux bras vers le ciel noir. Bangkok, ville où les étoiles ne brillent plus dans le ciel, les néons masquent l'essentiel. Fier, je laisse l'arbitre me montrer à la foule en me levant le bras, je suis heureux, seul en vérité. Nous avons gagné ce soir. Un gars m'a parlé de ce vieux film d'anthologie dont la boxe est la toile de fond, je ne l'ai pas vu, peut-être un jour, peu-être jamais. Je suis heureux d'avoir gagné, regarde autour de moi Bangkok Thaïlande, pays du Muay Thaï. Attention, je ne suis pas encore au Temple, juste au plein air chaud de la nuit, exactement au-dessous du métro aérien Siam Station, entre une poignée de passionnés et une immense foule de passants. Je pense à peine au type que je viens de battre, boxe-t-il pour survivre et nourrir sa famille, je n'en sais rien. Si je m'arrête là, je serais un imbécile qui a connu sa minute de gloire sur Youtube, un être petit, rien de plus. Par respect pour cet adversaire que je ne connais pas, pour les Thaïs, pour ma famille et moi, je n'ai plus le droit de m'arrêter à présent. J'ai faim et je me fous de l'école française de la République qui ne pourra rien pour moi, de toute manière.
Juillet 2013, je viens d'être sélectionné pour me rendre au championnat IFMA, chez les – de 72 kg. Je me retrouve à Lisbonne. J'apprécie les attentions, l'accueil des Portugais, les boissons, la chambre d'hôtel. Je ne suis pas avec « la famille », mais j'ai été briefé par Dédé, je sais ce que j'ai à faire. Je suis ici pour ramener la médaille d'or, je n'ai pas besoin de le déclarer. Je découvre mes coachs de la fédération, les boxeurs, boxeuses de l'équipe de France. Je sympathise avec toutes et tous, les filles sont d'excellentes athlètes, de redoutables nak muay. Avec les gars, c'est le kif, je rassure, booste, soutiens, détends les muscles les plus raides, passe le naman, encourage à fond. A mon tour, je suis soutenu, porté par les voix, la force de l'équipe. Immédiatement, le coach de l'équipe de France Larbi BENATIA trouve les mots, il a analysé ma boxe, se complète avec Dédé, ne m'embrouille pas. Mon premier fight est contre un Tchèque, dès les premières secondes je l'ai touché, je tape fort, aux poings et en jambes, technique j'applique mes enchaînements, je ne le quitte pas des yeux, ses doutes nourrissent ma boxe et l'affaiblissent. Je ne faiblis pas, chacun de mes coups l'atteint, il est tendu, panique, je marque mes points, tape aux jambes, à la mâchoire, le maintient à distance, lui file un coup de coude qui bute sur son casque. Je le tape là où il souffre le plus, je l'atteins plus au moral qu'au physique. Je suis là pour gagner, si je baisse la cadence, c'est lui qui me vaincra, il n'hésitera pas. Peut-être est-il le meilleur boxeur de son club, mais en terre inconnue son stress le bloque. Au 3ème round, je lui assène un coup de coude, il ne revient pas vraiment en garde, ne s'éloigne pas. Je me trouve à bonne distance, TEI KHAA. Il s'écroule, je lui fais franchement mal sur ce coup sans l'avoir cherché, je me recule, lève les bras au ciel, comprends que le combat vient de se terminer. J'apprendrai plus tard que son genou s'est déboité. Le corps de ce gars était raide comme le bois. Dès le lendemain je boxe à nouveau. Je jauge mon adversaire lituanien en deux secondes, il boxe avec un style assez semblable au Tchèque, seulement il est plus teigneux, moins tendu. Larbi me souffle à l'oreille que « ça va être la guerre dès le début, tu as un bon client face à toi, agressif ». Vrai, mais il ne m'impressionne en rien. Je n'ai pas la haine, juste envie de gagner. Sa rage, lui fera perdre son combat, je le sens, ma détermination est encore plus forte. Dès qu'il s'avance, il se heurte à mes poings, plus ça l'énerve plus il recommence, alors plus il bouffe le cuir de mes gants, je profite au maximum de mon allonge, lui ne cherche pas à varier sa boxe, s'acharne à vouloir me cogner, m'affronter dans une pseudo stratégie de rentre-dedans. Il ne parvient pas à me cadrer. J'ai préféré mon adversaire de la vieille, il était plus sincère dans sa boxe lui au moins. Je suis en avance, je pêche un peu par orgueil et me mange trois JABS, ma garde est haute, aucun dommage. Après avoir fui mes assauts, maintenant il sort ses coudes pour la fin de ce combat, il cherche mon arcade, tout est trop téléphoné de sa part. Gong, l'arbitre lève mon bras, je repars avec la médaille d'or. Sur le podium, je suis heureux, j'arbore ma médaille d'or face aux photographes, les autres médaillés du podium se drapent du drapeau du pays qu'ils représentent, pas moi parce que la fédération n'en a pas emporté avec elle. Croyait-elle en nous? En guise de Marianne de la République j'ai Larbi près de moi, j'en suis heureux, mais s'il y avait eu le drapeau du pays avec nous en plus, cela aurait été au top.
Retour en France, j'ai une proposition extra, je deviens Suisse, pour un soir. Je devais faire un super fight au Thai Tournament 6 de Genève, mais suite au forfait de Toufik ESSAHRAOUI, je prends sa place au tournoi des – de 72,5 kg. Je vais boxer des gars au style différent et ça me plait. J'ai la pression, l'impression que je ne peux pas me permettre de perdre.
A suivre...























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