Jacques Mairesse : un président visionnaire
Interview
Par Vincent Dao le vendredi 24 septembre 2004
En ce début de saison, Jacques Mairesse (en photo) ; président de la Fédération Française de Muaythaï et Disciplines Associées (FFMDA), de l’European Muaythaï Federation (EMF) et vice président de l’International Federation of Muaythaï Amateur (IFMA) ; nous parle de sa vision du Muaythaï, de l’avenir du Muaythaï en France et dans le monde. Il revient également sur la saison qui vient de s’écouler.
Samouraitv : Qu’est-ce qui vous a amené au Muaythaï dans les années 70 ?J’étais pratiquant de karaté, mais cela me décevait un peu. J’avais un ami, Patrick Brizon, qui était parti au Japon faire du kick boxing. A cette époque (1975-76), le kick boxing pratiqué dans ce pays était du Muaythaï. Donc j’ai fait un stage avec Patrick qui m’a démontré de façon indiscutable que je n’avais aucune chance face à lui malgré mes kilos en plus (72 kilos contre 86 kilos). Il m’a dit qu’il pratiquait le Muaythaï et que cela venait de Thaïlande. Donc je suis allé en Thaïlande où j’ai rencontré PUDPATNOI dans son camp, j’y suis resté deux mois à m’entraîner quotidiennement. Quand je suis revenu en France j’ai abandonné le karaté et j’ai enseigné le Muaythaï, sous ce terme là et non sous le terme boxe thaïe.
Que retenez vous de votre initiation lors de votre voyage en Thaïlande en 1979 ?
J’ai surtout retenu le côté pratique, la recherche permanente de la vérité. A partir de la pratique, on met en place une structure intellectuelle derrière. C’était l’efficacité qui décidait, aucune théorie ne gênait la pratique. Tout le contraire du karaté.
Passons à l’actualité, le Muaythaï a été reconnu par le Comité olympique Français. Concrètement qu’est-ce que cela peut changer pour cette discipline ?
Cela nous donne conscience de faire partie du mouvement sportif français. Le Muaythaï était auparavant un sport marginal, organisé de manière anarchique. Maintenant il est aidé par le Ministère, par toutes les mairies, les conseils généraux. Nous avons des subventions de plus en plus lourdes qui permettent un développement pour tous. (En photo Jacques Mairesse récompensé par un Thaïlandais pour son oeuvre pour le Muaythaï en Europe)
Quelles retombées peut-on attendre d’une participation au JO pour une discipline comme le Muaythaï ?
Il suffit de voir ce qui se passe en ce moment : la natation a eu quelques belles médailles avec Laure MANAUDOU, et bien on constate qu’en ce moment il y a un afflux de jeune qui veulent s’inscrire à la natation. C’est le retour quand un pays se comporte bien dans une épreuve. Les gens aiment bien pratiquer un sport qui va de l’avant et où l’on sait que l’on a de bons entraîneurs, une vraie structuration…
Alors à quand le Muaythaï aux JO ?
On ne peut pas donner de date. En Thaïlande, l’IFMA aimerait bien être au comité olympique, comme le taekwondo l’a été à une autre époque. Mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Etre un sport olympique c’est avant tout obtenir la reconnaissance dans 75 ou 80 pays, c'est-à-dire que les comités olympiques de 75 pays reconnaissent le Muaythaï. Puis, ce sport doit faire la preuve qu’il a une structuration internationale. On fera tout pour être olympique mais cela ne sera hélas pas pour Pékin.
Vous avez récemment rendu visite au G.A.I.S.F (General Association of International Sports Federations), faut-il y voir un premier pas vers le CIO ?
Le GAISF est la fédération internationale regroupant toutes les fédérations sportives internationales (telle que la FIFA). Sous réserve d’acceptation lors de l’assemblée générale, qui aura lieu en 2005, nous devrions être acceptés au G.A.I.S.F. Si nous ne sommes pas au GAISF, nous ne pouvons pas être au CIO. Mais tous les sports qui sont au GAISF, ne sont pas au CIO (c’est le cas du rugby). En rentrant au GAISF, le Muaythaï fera partie du mouvement sportif international et nous pourrons faire reconnaître nos championnats du monde. Tant que nous ne sommes pas au GAISF, nos championnats du monde peuvent être reconnus par la France mais ne sont pas obligatoirement reconnus par les fédérations internationales.
Un championnat du monde dans 2-3 mois
A l’heure actuelle, combien de comités olympiques nationaux reconnaissent le Muaythaï ?En Asie, le comité olympique a reconnu le Muaythaï. Cela veut dire que tout les pays asiatiques reconnaissent le Muaythaï. Cela équivaut à 20-25 pays. En Europe, il doit y avoir 7 ou 8 pays. Donc je crois pouvoir dire sans me tromper qu’il y a plus de 30 pays. Il faut aussi savoir, que l’exemple français fait beaucoup de jaloux en Europe. Beaucoup de pays d’Europe veulent se faire reconnaître (par leur comité olympique) et nous demandent de les aider en leur fournissant les réglementations… Parmi ces pays il y a : la Belgique, l’Allemagne, la Hollande.
Au début de l’été vous vous êtes rendu en Thaïlande pour une réunion de l’I.F.M.A dont vous êtes l’un des vice-présidents. Quelles décisions ont été prises lors de cette réunion ?
C’était plus une réunion de travail que de décision. Mais l’IFMA a accepté notre proposition d’organiser un championnat du monde amateur en 2006 à Brest.
Vous avez réalisé un gros travail de reconnaissance de la discipline, après la délégation, la création d’un Brevet Professionnel… Quels sont vos projets ?
Mon projet est de consolider tout ce qui a été fait. C’est bien d’avoir une réglementation mais encore serait-il mieux de l’organiser. L’objectif sur 4 ans est de développer notre fédération, c'est-à-dire : multiplier le nombre de clubs (actuellement 300 clubs pour plus de 10000 licenciés), donner au pratiquant un vrai système de compétition de plus en plus élargi en développant la pratique strictement amateur (avec plastron, casque) et les assauts (combats à la touche). Il faut une plus grande pratique chez les enfants et les femmes. Il y a aussi le Muay Boran qui est très important pour nous. Il ne faut pas négliger que c’est cette discipline qui a permis le Muaythaï sportif. Donc il faut le garder comme un patrimoine. Il faut aussi développer les disciplines associées à la fédération : le SMA (stratégie et maîtrise des adversaires) qui est une forme de combat pour les forces de gendarmerie ou armées.
La F.F.M.D.A avec l’E.M.F est en train de développer le championnat d’Europe. Cela est important pour nous car il faut savoir qu’actuellement, l’Europe du Muaythaï est anarchique. Donc en plus d’une réglementation, il faut une véritable compétition. Ce championnat européen est le ciment qui va rapprocher tous les pays d’Europe pour pouvoir créer une véritable fédération européenne qui fonctionne véritablement, ce qui n’est pas encore le cas.
Maintenant, en accord avec l’IFMA et le WMC (World Muaythaï Council), nous allons organiser un championnat du monde classe A avec les meilleurs Nak Muay du monde (asiatiques, océaniens, européens). La Thaïlande et tous les pays hors de l’Europe nous regardent et verront comment on se débrouille pour ce championnat du monde qui se déroulera d’ici 2 ou 3 mois. Nous sommes attendus au tournant, mais il faut savoir que tous les pays européens qui ont participé au championnat d’Europe ont été satisfaits.
De tout ce que vous avez fait pour la structure du Muaythaï de quoi êtes vous le plus fier ?
Je n’ai pas fait grand-chose, je n’ai été que le leader d’un groupe. Il a fallu 10 ans pour avoir une reconnaissance ministérielle, mais ce dont nous sommes le plus fier, c’est de donner la possibilité à celui qui arrête le Muaythaï d’obtenir un véritable métier, un salaire tout a fait correct en se faisant employer par une mairie. Le Brevet Professionnel n’est pas encore rentré dans les mœurs mais je pense que cela va se développer.
Le championnat de France, étalon du niveau de la fédération
En parlant de championnat du monde amateur, la France en organisera un durant l’été 2006. Pouvez-vous nous parlez de cet événement ?Ce sera le deuxième championnat du monde amateur en dehors de la Thaïlande (en 2003, le Kazakhstan en a organisé un). Nous avons choisi Brest car c’est la ville où ont débarqués les ambassadeurs du Roi Thaïlandais Naraï, pour établir des relations avec leurs pays et la France de Louis XIV. D’ailleurs à Brest subsiste la rue du Siam. Nous avons 2 ans pour organiser ce championnat et trouver le financement. Nous aimerions organiser une compétition sportive, à laquelle se mélangerait l’art thaïlandais. Ce sera l’occasion de rapprocher la France et la Thaïlande.
Quel impact l’organisation d’un tel événement peut avoir sur le Muaythaï en France ?
Après cet événement, la fédération sortira grandie et renforcée puisque ce n’est pas aisé de monter un tel événement. En 2002 nous avions organisés le championnat d’Europe à Lille, cela a été une belle répétition générale pour ce championnat du monde. Les erreurs commises à Lille ne seront pas reproduites à Brest.
Le premier championnat d’Europe de l’EMF a connu son dénouement le 27 avril à Paris. Qu’en avez-vous pensé ?
L’EMF (en photo les membres de la fédération européenne) est en gestation et n’a pas encore trouvé toutes ses marques. Elle a pour but de regrouper tous les pays d’Europe, ce qui n’est pas encore le cas. Pour cela il nous fallait un véritable championnat répondant à des critères sportifs. Jusqu’ici le choix des combats était lié aux « caprices » d’un promoteur. Nous avons pris 8 boxeurs, choisis en fonction de leurs résultats en amateur. Nous partons du principe que pour participer à un championnat d’Europe, il faut avoir été champion amateur dans son pays au préalable. Cette première édition, est une année de test car à chaque étape nous avons découvert des petits défauts que nous avons améliorés. Maintenant le système est viable, même s’il n’est pas parfait au bout d’un an. Tout les pays participants vont chercher à le développer chez eux. Et en France, nous allons essayer de l’ouvrir à d’autres catégories. Les critiques qui nous ont été faites sont que Farid VILLAUME était bien plus fort que ses adversaires. Ce n’est pas de notre faute si le Muaythaï français est bon. Nous avons fait un championnat avec les meilleurs européens qui ont voulu venir. Notre mérite a été de montrer un système cohérent, sportif, honnête.
De plus, je pense que ce championnat va aider les pays européens à se faire reconnaître par leur comité olympique.
Ces derniers temps, on a beaucoup parlé du dopage dans le sport, qu’en est-il dans le Muaythaï ? Pratiquez-vous des dépistages ?
Depuis que ce sport est agréé, il est soumis à la loi anti-dopage. Donc le ministère de la jeunesse et des sports effectue des contrôles de manière aléatoire. Nous avons eu deux ou trois contrôles positifs au cannabis. Même si c’est une substance interdite, elle ne donne pas d’atouts supérieurs par rapport à l’adversaire. Nous avons également eu un cas de substance « masquante » et une suspension d’un an a été délivrée. Le dopage est une tricherie dans le sport mais dans le Muaythaï et les autres sports de contact, si une personne obtient une force supplémentaire elle mérite une sanction très sévère. Je suis pour une radiation définitive car cette personne qui triche met la santé de son adversaire en danger. Pour le moment le Muaythaï est assez protégé car se doper reviendrait plus cher que les bénéfices qui en découleraient.
Quels sont pour vous les faits marquants la saison 2003-2004 ?
La fédération a été reconnue par le ministère de la jeunesse et des sports et par le comité olympique français. En même temps le brevet professionnel a passé sa première année. Je suis heureux de voir que l’enseignement du Muaythaï est fait par des professionnels. Le championnat d’Europe est une belle chose aussi, car nous allons pouvoir constituer en Europe une vraie fédération. S’il devait y avoir une consécration olympique, c’est à partir de ce championnat d’Europe que ça démarrerait.
Quels événements devra-t-on suivre cette année ?
Pour moi le plus important c’est le championnat de France. Ce sont nos boxeurs, notre travail. C’est dans ce championnat que les clubs amènent leurs meilleurs boxeurs. Le public veut toujours voir le meilleur du meilleur, mais je pense que le plus important est de voir ce qui est produit de mieux par les clubs. C’est là que l’on voit le vrai niveau de la Fédération Française de Muaythaï.
Il y aussi le championnat d’Europe et le championnat du Monde, si on arrive à le mettre en place. Tout cela pour voir le Muaythaï à tous les niveaux.
A la vue du travail effectué depuis 10 ans par la Fédération, nul doute que le Muaythaï est en phase d'expansion. Sa situtation actuelle n'est qu'un pâle reflet de ce qu'elle sera dans quelques années.
Propos recueillis par Vincent Dao.





















