Anthony DEFRETIN
Episode 1 : L'envol et la chute de l'Aiglon
Par Michel Lecorre le jeudi 07 août 2014
Pour cet été, MUAYTHAITV vous propose quelques portraits dans un genre un peu nouveau. En effet, il a semblé intéressant, dynamique, de vous mettre dans la peau du nak muay. Michel LECORRE a reçu des paroles, des émotions de boxeurs. C'est sous la forme de deux épisodes que nous allons vous faire vivre, au plus près de la réalité, le parcours courageux d'Anthony DEFRETIN.
Épisode I
L'envol et la chute de l'Aiglon
"Dès mes 5 ans, mon père m'amenait rue de Prague (Paris), dans un club de muay thaï. Je revois les images vidéos de mauvaise qualité, où les couleurs dégueulent, seulement elles ont une valeur immense à mes yeux. J'y réalise des pompes au côtés d'Eddy, mon frère aîné, cinq ans nous séparent, je l'imite, il ne se fatigue pas, alors moi non plus je ne me fatigue pas trop. Dès qu'on en a marre, nous roulons comme deux Siamois sur les tatamis. Jour après jour, l'entraineur André ZEITOUN ne me lâche pas et m'apprend à marcher et me déplacer comme un nak muay, comment placer sa jambe avant, sa jambe arrière, reculer, avancer de côté sans croiser les pieds. Par moment ça me gonfle, c'est énorme comme ça me gonfle. Mais dès que je joue avec Eddy au Nak Muay, c'est mieux, beaucoup mieux. Défie – Jeux – Respect – Complicité dans un pur style muay non négociable, fraternité sans faille. Nous nous sommes donnés au moins 350 KO à la Rocky BALBOA, chacun, sauf qu'on se relevait toujours dans la seconde. Nous étions les petits princes dans nos réunions de famille.
Les années ont filé, mon frère collectionne coupes et médailles, des victoires. Avant de monter sur le ring, le visage d'Eddy est blanc, son esprit prend le pas sur sa peur petit à petit. Il se dirige avec la démarche tranquille du chat vers un banc, en s'asseyant il repose avec délicatesse ses mains gantés sur le haut de ses cuisses. Petit déplacement anodin, pourtant le geste est une beauté, précis, carrément esthétique, ses muscles bougent l'un après l'autre, aucune contraction de trop, une véritable guitare de la Vie qui vibre en harmonie avec chaque battement du coeur. Tout semble si simple, la crainte n'a pas disparu, elle n'est seulement que camouflée. Eddy s'économise un maximum, le dos droit, bouge sa nuque de gauche à droite, de droite à gauche avec le zen d'un sage, il se concentre, se prépare. Son regard semble vide, soudain on l'appelle pour monter sur le ring. Alors toute la lumière blafarde des néons à moitié pourris du vestiaire, puis toute la clarté aveuglante des projecteurs du ring, se reflètent dans ses larges yeux noirs, aspirées par sa rage. Son corps brille et répand dans l'atmosphère l'incroyable Naman. L'âcreté qui se dégage de chaque pore de sa peau, style Vic Vaporhume en puissance mille devrait le rendre puant, repoussant, mais c'est tout l'inverse, il est acclamé, préparé pour un rituel nécessaire, le Ram Muay.
A mon tour, j'ai 13 ans et avec mon corps enduit de Naman, je me retrouve au pied du ring. Eddy me briffe, me rassure, je m'aperçois aussi que j'ai déjà une demi-tête de plus que lui, je serai plus grand en taille, moi qui suis son « petit frère », mais pas de jalousie ou de complexe, on est des frères pour de bon, pour toujours. Peur et sensation à ma montée sur un ring. Je kiffe, bien que je cuis au court-bouillon dans mon propre jus, à cause du déguisement de Bonhomme Michelin dans lequel je suis. Casque, plastron. Rien qu'avec de bons déplacements j'évite ses attaques, je le laisse s'énerver, me courir après et perdre ses moyens. Je contre et marque mes points, mais dès que je suis trop sûr de moi, arrogant je déraille et me mange des coups. J'entends alors leurs voix, les paroles fleuves de mes copains de la salle m'encouragent, celles de Narbé plus parcimonieuses me donnent le départ de mes enchaînements, m'aide à choisir après un jab entre un Tei ou un Tip. Dès que je les écoute mes coups son précis. Je vais de victoire en victoire. Un an plus tard, je deviens champion de France minime en assaut.
A l'ouest, à l'est, au nord ou au sud, rien de nouveau. Pas de combat, ou rien que de fausses opportunités nous sont proposées à mon frère et moi. Fédération aux abonnées absents.
Avec Narbé et Eddy, nous rejoignons alors le Phénix 13. Auprès d'Assane GAYE, j'enchaine les combats, je développe ma boxe, elle est devenue rapide, avec un style de plus en plus fimeu, j'ai de bons genoux. Je fais voir des étoiles à Dino ADAD lors d'un championnat, un bon boxeur. Je continue, rencontre d'autres nak muay sur les rings, je boxe.
J'ai 15 ans, première nuit dans le camps du Max Sport Gym en Thaïlande.
Première expérience immergé dans le lieu même où dorme les véritables nak muay
La robustesse du matelas me donne un avant goût sur la dureté des entraînements qui m'attendent
Livré à moi-même, retour aux sources, rappel fondamental sur les bases de la vie
Première nuit à Bangkok...
Première claque dans la gueule
Entraînement au Chaweng Stadium, Koh Samui.
Je ne lâche rien. Après une séance de paos, je me jette sur les cordes du ring à la sonnerie, tel un linge trempé balancé sur un étendoir. J'ai la bouche en cul de poule, je veux cracher ce protège-dents, me barrer, les envoyer balader. Je ne suis pas une lavette, mais un être avec de la volonté, alors je me ressaisis, trouve l'énergie en moi, fais abstraction de mes soucis, dégage de mon esprit toutes futilités, cupidités, je me concentre, respire, contrôle précisément ma respiration. Le plaisir revient, la niaque, quelques secondes avant la sonnerie mon corps se retrouve en phase avec ma tête, je suis prêt à nouveau.
Thaïlande. Hectolitre après hectolitre de sueur, je continue ma métamorphose, comprendre et devenir un nak muay, à la recherche du muay thaï, le vivre.
Aussi, je ne vous dirais pas, jamais, le nombre d'heures passées dans les eaux émeraudes du golf du Siam, cela m'appartient. A l'inverse, je ne dirais jamais assez la force de corps et d'esprit, le développement de mon être tout entier que j'ai acquis auprès des Thaïs.
De retour en France, au bout de deux classes C me voilà « surclassé ». A 17 ans, je monte direct en classe B, j'ai hâte. J'enchaîne cinq combats en B, puis...
J'attends les combats
J'attends les fights
Également, fini le bahut – Jeté – Vidé
Je n'y allais plus de toute manière. J'y ai rencontré mes meilleurs potes. Événements qui t'obligent à sortir de ton cocon, à te bouger.
Je continue ma route de nak muay. J'écoute, applique, mets en oeuvre, transpire, observe. Pourtant, je ne me suis pas obligé à comprendre toutes les nuances du mot: « danger ».
La poisse ou l'inconscience ?
Je n'ai rien senti sur le coup. J'ai lancé un crochet droit du tonnerre, je visais entre la joue et la tempe, mais mon gant s'est fracassé sur son crâne. Était-ce une percution de dingue ou le signe d'une tension extrême chez moi ?
D'abord l'impression qu'un insecte insignifiant me court sur la peau, puis vient ce picotement léger, léger, insignifiant, toujours insignifiant puisqu'il ne me déconcentre même pas.
Mes gestes demeurent rapides, puissants. Mes jabs, Tei Kra, Tei Lam Toa, droites, directs, crochets percutent toujours.
Minute de repos, dès qu'on me touche le bras, c'est une aiguille qui me pique et répand sa douleur depuis le poignet jusqu'à l'omoplate. Ce n'était que le premier round. Narbé et Assane sont auprès de moi, leur souffle me mord les joues. Anxieux, ils avaient une décision à prendre en quelques secondes. Entre chaque gorgée de flotte avalée, je m'observe dans chaque goutte de sueur qui coule depuis leur front jusqu'au dessous de leur yeux, à cet instant aucune raison de chialer, bien au contraire, je ne me suis jamais vu aussi calme et déterminé qu'à travers ces prismes impromptus. L'ont-ils ressenti ? Leurs mots sont précis sur comment je dois me déplacer, genre petit pas de côté avant chaque Tei Lam Toa, et je dois le faire courir, qu'il vienne d'abord me chercher, puis contrer et attaquer ensuite, Khao Trong, ne plus lui laisser une seconde de répit, la nuance qui me fera gagner : ne pas entrer dans une épreuve de force contre lui, mais mobiliser toute l'énergie et la lucidité que je possède en moi. N'entendre que les voix de Narbé et Assane, adopter sans réserve leurs stratégies. Si je ne les écoute pas à la lettre près, je m'étalerai sur le ring. Non, au moindre faux pas de ma part, la serviette atterrira au centre du ring, je le sais, ils ne le formulent pas. Peu de mots lors de la minute de repos, mais des regards, des attitudes, des gestes qui me soulagent, tels une main ferme et bienveillante pour me détendre la nuque ou les cuisses, ou une main légère et claquante sur le visage pour me booster. Le langage du corps, ce n'est pas le moment des longues phrases. Le médecin ne s'aperçoit de rien, ni même les arbitres.
Je gagne ce combat haut la main
Je gagne ce combat, oh! la main
Je suis fier de ce combat, je suis fier de moi, vu qu'aujourd'hui Mohamed GALAOUI est devenu un grand champion que je respecte, un nak muay que j'ai toujours respecté.
Je connais le verdict, j'espère, je ne peux qu'espérer que ce sera beaucoup de bruit pour rien.
Dans les gradins du gymnase Jappy, des nak muay du Phénix viennent vers moi pour me réconforter, mais l'adrénaline m'a déjà largué, je souffre, alors je grogne comme un loup blessé qu'il ne faut pas approcher, sauvage pour toujours. Je n'ai pas à m'en excuser. Vous savoir présents me réconforte, mais la douleur est grande, physique, morale. La juste distance, ni trop près ni trop loin dans ces cas est complexe à trouver. Patience. Ça ne pouvait être qu'à moi de faire le premier pas. Mon engagement auprès d'eux demeure intact, je les aime vraiment.
Je n'ai jamais perdu de championnat de France, mais j'ai dû tout arrêter après cette blessure.
TRÈS GRANDE FRUSTRATION
Hôpital Saint-Antoine
Radiographie
Attente
Les potes et la famille auprès de moi
Inquiétude
Masque du sourire
Boule au ventre
Radiographie
Métacarpe de la main droite
Boule au ventre
Opération
Deux Plaques
Vis et versa en recto verso
Fin de la saison pour moi
Fin du muay thaï pour moi ?
À suivre...
























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